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        hall de l'anachron                                                          

      Eylis avait regagné la surface. Il pleuvait, elle du forcer le pas d’autant que le quartier des quais désert n’avait rien de rassurant sous cette mini tempête. Malgré son appréhension elle poussa  la porte d’entrée de l’Anachron avec un certain soulagement. Une petite fille aux cheveux blonds couverts de farine, la regarda avec des yeux ronds avant de prendre la fuite en riant. Des enfants dans l’Anachron, c’était surprenant mais plutôt rassurant, le hall d’entrée à l’ambiance familiale était silencieux, il n’y avait aucun manteau dans le vestiaire. Eylis essuya ses pieds sur le paillasson et s’avança vers le petit bar.

         Personne.

         Intriguée, la jeune femme revint dans le hall et se dirigea cette fois vers la grande salle de bar située plus loin au fond. A sa gauche dans le large couloir, se trouvait ce qui semblait être une serre.

         « S’il vous plait ? » appela-t-elle de nouveau avant de gagner la grande salle.

         Le comptoir était vide, les tables bien rangées, en son centre s’ouvrait une trémie de plusieurs mètres, cernée d’un garde-corps en fer forgé façon art déco et qui donnait droit dans la cave. Cette salle était immense.

         « Ohé, il y a quelqu’un ? »

         Elle attendit quelques instants sans oser bouger et respirant à peine, puis elle s’approcha de la trémie qui donnait sur la cave, c’était une sorte de patio avec sur le côté des voûtes de pierres spectaculaires. Deux escaliers de verre à quart tournant et dont la structure métallique était assortie aux garde-corps permettaient d’y descendre. Sous chaque marche était disposée une ampoule brute, vert bouteille, ballon dirigé vers le haut, les fils courant librement sous le verre des girons. Le sol en béton poli, était ponctué par endroit de petits spots encastrés diffusant une lueur bleutée.

         « Monsieur Hedera ? » insista Eylis.

         La petite fille blonde qu‘elle avait surprise en entrant, passa en courant dans son dos et la fit sursauter. Le temps qu’elle se retourne l’enfant avait disparu dans la serre. Eylis s’y dirigea.

         La jeune femme était une référence en matière de botanique pourtant elle ne reconnaissait pas la moitié des essences présentes. Sa curiosité était piquée et elle en oublia sa peur, s’enfonçant dans la serre sans trop s’en rendre compte jusqu’à arriver à une porte fenêtre donnant sur un petit jardin au centre duquel se tenait un homme, debout sous la pluie, contemplant les éclairs. La dernière fois qu’elle avait vu Arkhel Kailhann, ses cheveux noués en sept cordes tombaient, jusqu’à sa taille et il refusait de porter autre chose que ses vieilles guenilles Talënes: été comme hiver, il était torse nu, laissant voir les tatouages de sa race et de son rang. Et il ne sortait jamais sans son sabre. Eylis ne l’imaginait pas autrement et pourtant…Désarmé et vêtu comme les gens de la surface, ses cheveux toujours aussi blancs, tombant tout juste sur ses épaules, Arkhel ressemblait plus à un homme avironnant la trentaine qu’à un Talën. Un humain.

         Lassé d’être ainsi observé, il se retourna vers elle sans entrain. Eylis remarqua tout de suite une différence dans son regard, trop humain. Elle savait que les dragons ne changeaient pas, c’est ce qui se disait, pourtant quelque chose avait changé.

         Il y a plusieurs années, lors de leur première rencontre alors qu’elle saluait Khyyl, Arkhel avait failli la découper en deux pensant qu’elle représentait une menace. En réalité, il avait fait ça pour rire mais son sens de l’humour était parfois douteux.

         Aujourd’hui encore, elle en tremblait et un frisson glacé la parcourut quand il se mit lentement à sourire sous la pluie et à avancer vers elle. Arkhel Kailhann souriait rarement disait la rumeur et quand cela arrivait ce n’était jamais de bon augure, aussi recula-t-elle machinalement de quelques pas. Trempé jusqu’aux os, il s’immobilisa juste derrière la porte vitrée. Alors Eylis remarqua la cicatrice, elle partait du bord de son front et longeait sa joue. Elle tressaillit : ce n’était pas une cicatrice mais des écailles très petites et très fines. Arkhel ouvrit la porte, il entra et la dépassa d’un pas. Il se pencha lentement vers elle, inclinant légèrement la tète sur le côté, la fixant de ses yeux de tempête. Ses pupilles étaient bien rondes, il semblait normal mais Eylis tremblait.

         « Petite femme savante, murmura-t-il. Qu’est ce qui t’amène ici ?

         – Je…Je.

         – Est-ce que tu as un problème ou tu as juste envie d’un verre le temps que l’orage passe ? » demanda-t-il.

         Pensant que la jeune femme le suivait, le Talën s’éloigna en direction de l’intérieur laissait de grosses flaques sur son chemin et ébouriffait ses cheveux avec un torchon mais Eylis était pétrifiée. Elle songea soudain qu’il était possible qu’Hedera soit absent et donc qu’elle soit seule avec le dragon. Seule avec la bête.

         Ceux qui avaient eu le funèbre privilège de voir le corps de Khyyl s’étaient fait un plaisir de lui détailler la couleur de sa peau, son corps entièrement vidé de sang, fendu en plusieurs endroits, même à travers les os. La peau arrachée, les intestins à l’air, etc. Eylis eut un haut le cœur qu’elle contint à grande peine. Dehors, il y eut des éclairs et le tonnerre. La pluie doubla d’intensité et, comme dans un mauvais film d’angoisse, des coups secs et violents furent frappés contre une porte.

         « Cameri ! T’as de la visite ! » Brailla Arkhel.

         Le passeur mit un moment pour répondre, Eylis les entendit échanger quelques paroles qu’elle ne comprit pas puis elle entendit Cameri se rapprocher en sifflant mollement un air d’opéra. Elle se ressaisit alors et sortit de la serre mais elle n’avait pas fait trois pas qu’un flash l’aveugla.

         Frottant ses yeux, la jeune femme entendit le bruit d’une vieille pellicule photo qui se rembobinait.

         « Vous vous sentez bien ? » demanda Cameri. 

         Eylis cligna des yeux, sans lui répondre. Le passeur s’adressa alors à son ami Talën en criant : « Ark, qu’est-ce que tu lui as fait ? 

         – Rien du tout, répondit-il stoïque d’une voix étouffée par la distance.

         – Ah vraiment », dit Cameri d’un air suspicieux, s’avançant vers elle doucement.

         Il la trouva chétive, elle devait avoir dans les vingt trois, vingt quatre ans peut-être.

         « Êtes-vous…? Commença-t-elle timidement.

         – Travailles-tu pour l’ambassade ? L’interrompit-il.

         – Comme traductrice pour des conférences rien de plus, balbutia-t-elle.

         – Je hais les ambassades et ce ne serait pas la première fois qu’elles tenteraient d’infiltrer l’Anachron. Tu as de la chance, j’ai passé un bon après-midi, je suis de bonne humeur. En temps normal, je t’aurai mise dehors sans te poser de questions ».

         Il avait braqué ses yeux sur elle et avait un regard au moins aussi perçant que celui du dragon. Il sentait le whisky. Mal à l’aise, Eylis se lança dans un monologue maladroit et nerveux.

         « Je travaille avec Idaline Eiquem qui ne porte pas les S.A.U dans son cœur, elle non plus. Nous voulons juste vous parler. Je n’ai pas d’armes et je vous assure que ...

         – C’est bon, grommela le passeur. Je sais déjà tout ça. Tu n‘es pas vraiment la fille que j‘attendais aujourd‘hui mais c‘est intéressant quand même.»

         Il lui fit signe de le suivre et elle lui emboîta le pas avec quelques réticences jusqu‘à la salle du petit bar près de l‘entrée. Voyant que le dragon était encore là, elle s’immobilisa à deux bons mètres. Le passeur sortit des verres et des bouteilles derrière son comptoir.

         « Moi-même je ne sais pas vraiment pourquoi elle m’envoie ici... » reprit Eylis.

         Cameri ne lui répondit pas, il semblait l’avoir soudain oubliée et regardait quelque chose près d’Arkhel. Eylis, se pencha le plus discrètement possible et aperçut un landau que le dragon balançait doucement avec son pied. Saisissant l’expression d’horreur sur le visage de la nouvelle venue, Arkhel souleva le berceau et l’emporta avec lui dans la mezzanine. Cameri aussi avait remarqué le regard d’Eylis, il ne dit rien et lui tendit un verre de limonade.

         « Merci.

         – Donc, si je résume, tu ne sais pas pour combien de temps tu es ici et tu ne sais pas pourquoi ?

         – Non, je...Je ne suis pas censé être la…première.

         – C’est très curieux, ça », dit Cameri en hochant la tête.

         Eylis se surprit à hocher la tête également, ses yeux papillonnèrent, sa vision se dédoubla quelques instants.

         « Je peux vous expliquer...Je...

         – Un souci ? lança-t-il d’un air moqueur. La tête qui tourne peut-être ?

         – Oui…Comment ? »

         Cameri se redressa et bomba le torse affichant un air fier et satisfait avant de déclarer: « Limonade maison.

         – Mais….

         – Bienvenu à l’Anachron Eylis Mara », chuchota-t-il en passant derrière elle pour amortir galamment sa chute. 

         La jeune femme distingua le visage du passeur au dessus d’elle, calme et souriant, de grands yeux sombres à la couleur insaisissable et puis l’obscurité.

         Soulevant la jeune femme comme une plume Cameri l’emmena deux étages plus haut et la consigna dans une chambre douillette mais conçue comme une geôle.

         Après avoir pris soin de la séparer de tout moyen de communication, il s’assit sur le bord du lit, les coudes sur les genoux et le visage entre ses mains. D’ordinaire, il chassait tout ceux qui, de près ou de loin, s’apparentaient aux Surfaces et Affleurements Unis. Sa haine pour ceux qui avait pris la vie de personnes chères à ses yeux, n’avait d’égale que celle qu’il vouait aux autres passeurs qui n’avaient pas levé leur petit doigt quand ses parents avait imploré leur aide. Cela étant dit, la situation était ambiguë et il ne savait que faire. Il connaissait la position d’Idaline Eiquem et savait qu’elle était menacée, des voyageurs récemment de passage à l’Anachron lui avait parlé d’elle et de l’aide précieuse qu’elle leur avait fournie.

           « Que vais-je faire de vous, Eylis Mara...soupira-t-il.

     

    –   - Eh bien, dit une voix féminine venue de nulle part. Elle est plaisante».

     

     

     

     

     

     

         Cameri était seul, mais il avait une amie pensionnaire à l’Anachron dont les multiples talents comptaient aussi celui de télépathe.

         « Xeelé, où es-tu ?

         – Sur le toit, Il faut que je te parle, réserve moi quelques minutes ce soir.

         – C’est noté. Tu gardes un œil sur elle ?

        – Bien entendu.

        – Merci. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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