• EXTRAITS - PROLOGUE

         J’aimais l’altitude. Dominer la mer et le monde du haut d’une montagne vibrante, vomissant feu et lave, faisait naître dans mes entrailles un mélange d’excitation, de peur et une incroyable sensation de toute-puissance. Sans parler du fait que la première partie de notre ascension avait dévoilées plantes rares et roches étranges a priori inconnues. La suite semblait prometteuse.

         Je trépignais et faisais les cents pas devant notre station à mi-chemin du sommet. Contrairement à mes collègues volcanologues, je n’étais pas un scientifique mais un passionné autodidacte qui ne devait sa place dans l’équipe qu’à son statut de bienfaiteur. Leur prudence excessive m’exaspérait. Rien dans leurs interminables analyses ne laissaient présager d’un risque sismique imminent et je tenais à jeter un coup d’œil au cratère avant que la nuit tombe. Fatigués de m’entendre râler, ils finirent par sortir de la station et nous repartîmes avec notre guide à l’assaut du colossal cracheur de feu .

         Comment aurais-je pu savoir ce qui nous attendait ?

         Nous avions presque atteint le sommet quand la montagne s’ébranla. Elle gronda, cracha des colonnes de fumée. Les ruisselets de lave doublèrent de volume, des roches se fendirent, le cône tout entier craquait. La terre n’en finissait plus de trembler. Une secousse plus violente m’envoya face contre terre à un petit mètre d’une coulée de lave. Des éboulis se formaient et me frôlaient dangereusement.

         Empêtré dans ma combinaison d’aluminium, je me traînai le plus loin possible de la roche en fusion. Le sol s‘effritait, glissait, la visibilité avoisinait zéro et mon cœur semblait vouloir sortir de ma poitrine. Séismes et répliques ne me laissaient pas le moindre répit. Je me cramponnai à un amas rocheux suffisamment massif pour n’être que chatouillé par les mouvements de terrain. J’essuyai la poussière et la condensation qui maculaient la visière de mon casque. Le sentier n‘existait plus, autour de nous tout n’était plus que vapeurs épaisses, poussières et gravas. De nouvelles coulées se formèrent, quadrillant les pentes et rejoignant celles qui existaient déjà. Je me retrouvais pris au piège. Incapable d’enjamber les fils de cette toile incandescente.

         Je suffoquai. Mon respirateur ne fonctionnait plus. La sueur inondait mes yeux, troublait ma vue. Mon communicateur avait rendu l’âme. J’appelai en vain le reste de l’équipe et finis par les entrevoir, titubants de panique en direction de notre station, huit cents mètres plus bas. Pas un ne regarda en arrière.

         Les chutes de pierres avaient permis de dévier la lave de sorte qu’ils étaient libres de fuir et moi de brûler sur place. Malgré la panique qui me gagnait, j’observai les alentours en quête d’une issue qui m’aurait échappée. Au milieu des fumerolles brunes, j’entrevis une voie étroite qui menait au cratère. Une fois là-haut, je trouverai peut-être un chemin plus dégagé. Si toutefois aucune roche explosive ne me taillait en pièce au passage, sans parler des secousses de plus en plus intenses, des imprévisibles geysers de gaz, de la chaleur et de l’air toxique qui s’infiltrait doucement dans ma combinaison. Mais la chance ne m’avait pas encore abandonné. Une bourrasque de vent chassa un instant les émanations de gaz. Juste avant que je ne me retrouve à nouveau dans le brouillard, je pus voir notre guide. Une centaine de mètres plus haut, il avançait sur le sentier que j’envisageais de rejoindre. Il marchait en tête lorsque les secousses avaient stoppé notre progression. Coincé lui aussi, il tentait sûrement comme moi de se diriger vers le cratère pour pouvoir ensuite redescendre.

         Je me remis en route, mais tandis que je peinais à chaque pas, l‘homme devant moi se déplaçait avec une curieuse légèreté. Les gens de l’île parlaient beaucoup à son sujet: Khyyl Harafem le maudit, un enfant du diable, une personne pas très fréquentable. Les adultes raisonnables le qualifiaient de dérangé et dangereux, d’ivrogne. Les enfants jouaient à se faire peur en pariant qui approcherait le plus de sa cabane. Seul un ancien, très très ancien, le plus ancien de tous nous avait mis en garde de façon très explicite: Khyyl éprouvait une véritable obsession pour ce volcan.

         Les touristes partis avec lui, avaient sauté dans le premier avion ou bateau disponible dès leur retour d‘expédition. Les rumeurs restaient vagues et la légende locale restait le seul à bien vouloir s’aventurer sur la montagne, elle aussi victime de ragots. On y avait entendu des voix, les animaux y mourraient, les hommes en revenaient possédés par des esprits, les femmes y laissait leur fertilité et on ne comptait plus les imprudents qui en redescendaient amnésiques. Sans parler de ceux qu’on n’avait jamais revus.

         Grand et mince, la peau tannée par le soleil, des cheveux de jais et un regard de charbon, Khyyl possédait le magnétisme hypnotique des fous furieux, mais nous le jugeâmes simplement excentrique. Il rejoignit l’équipe sans le moindre problème.Mauvaise pioche.

         Je suivis ses traces et me crus en pleine hallucination. Parvenu au sommet, le guide ôta sa combinaison de protection et, ses cheveux sombres flottants au vent, respira à pleins poumons. Mes appareils de contrôle affichaient toujours des températures extrêmes, des taux de souffre et de dioxyde de carbone trop élevés pour pouvoir respirer sans aide. Mon rationalisme commença lentement à s’effilocher et à se dissoudre dans les brumes sulfureuses du volcan. Khyyl se dirigea vers une cheminée latérale. Il laissa passer une nouvelle secousse, enjamba un filet de lave étincelant, s’agenouilla au-dessus et y plongea ses bras. Convaincu de le voir s’enflammer sous mes yeux, je hurlai son nom et tentai de le rejoindre pour lui porter secours. L’air sain commençait sérieusement à me manquer, je ne fis pas plus de deux ou trois pas avant de m’effondrer, le souffle coupé. J’entendis alors un rire au milieu des rugissements de la montagne en feu. Je levai les yeux et vis le guide extraire de la lave, non sans peine, une sphère ardente d’un mètre de diamètre.

    Très fier de sa prouesse, il riait aux éclats, sans prêter cas au filet rougeoyant qui se transformait en un torrent. La lave l’éclaboussa et il le remarqua à peine, essuyant le liquide visqueux de ses habits comme s’il ne s’agissait que d’une vulgaire poussière. Quand la pression retomba et que le ruisselet reprit son cours, Khyyl riait toujours. L’idée de mourir en plein délire me fit sourire. Je l’avais bien cherché au fond. Une profonde sérénité m’envahit, j’étais prêt, j’acceptais. Mais un grand hurlement hystérique me ramena à la réalité, à la douleur de l’asphyxie.

         — Ce sera toi !

         Le fou, ignifugé de je ne sais quelle façon, revint vers moi avec la sphère sous le bras. Un globe noir, strié de motifs trop complexes pour que je les rattache à quoique ce soit. Je n’eus pas le temps d’en voir d’avantage, le fait d’avoir retiré l’objet de sa prison de lave venait de déclencher une réaction en chaîne. La terre tremblait tellement que je ne distinguais plus le haut du bas. Sans lâcher son précieux artefact, Khyyl empoigna ce qui restait du respirateur dans mon dos et m’entraîna avec lui.

         Le dôme s’effondrait. Les vapeurs toxiques et le manque d’oxygène me firent perdre connaissance. Aujourd’hui encore, j’ignore comment Khyyl s’y est pris pour que nous nous en sortions.

         A mon réveil, l’île n’était plus qu’un amas rocheux chaotique. Une nuée ardente, charriant gaz, roches, lave et cendres à plusieurs centaines de kilomètres heure, avait rayé de la carte une grande partie du relief. Les autochtones ainsi que mes collègues n’avaient eu aucune chance d’en réchapper.

         Khyyl se tenait devant moi, le torse bombé, un large sourire aux lèvres, les yeux amoureusement fixés sur sa maudite sphère. Il ne restait que nous deux et une tour biscornue d’une dizaine de mètres de haut en lieu et place du volcan.

         Quelque chose de capital, oublié quelque part entre Adam et Eve, le big-bang et Charlemagne dormait dans le cratère et venait de ressurgir.


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