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Roman en ligne, science fiction fantasy

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PART I: Le job de Cameri

     Devant la crainte que la couleur sang de ses yeux inspirait la plupart du temps, Lou avait pris l’habitude de ne pas fixer les autres. Eylis était l’une des rares personnes à n’avoir jamais redouté de le regarder en face. Le waherlïn s’efforça de soutenir son regard.

     — Non, lui assura-t-il une main sur la poignée de la porte.

     — Parfait.

     Loukas, exaspéré, secoua la tête. Mieux valait mettre un peu de distance entre lui et la jeune femme, et vite, sans quoi elle se remettrait à aborder des sujets délicats. Quitter l’intimité de la chambre semblait être un bon début. Mais Eylis n’avait pas dit son dernier mot, heureusement pour le waherlïn, les frasques du maître des lieux l’en empêchèrent. L’Anachron entier se mit à vibrer sous le sondémultiplié d’un marteau-piqueur. Le waherlïn et son assistante se rapprochèrent l’un de l’autre, les mains plaquées sur leurs oreilles. Le vacarme cessa au bout de quelques minutes, de fines coulées de sable ruisselaient depuis les interstices malmenés des pierres.

     Puis l’Anachron vibra de nouveau et plus longuement, Loukas entraina Eylis à la recherche de la source de ce tapageprenant soin de ne la tenir que par la manche. Ils traversèrent le couloir en passant devant les restes de la gargouille et de son socle désormais vide un plus loin. Eylis profita d’un nouveau silence pour obliger Loukas à s’arrêter.

    — On dirait que ça vient d’en-dessous. Nous ne savons pas ou conduit ce couloir mais on devrait peut-être rebr…

     Le sol se déroba sous leurs pieds et ils passèrent au travers du plancher pour s’écraser au niveau inferieur. Sonnés mais en un seul morceau les deux curieux s’assirent en toussant. Un nuage de poussière les entourait.

     Pris d’une quinte de toux, le waherlïn s’étrangla. Le passeur émergea du brouillard alors que les particules retombaient. Vêtu d’une combinaison de chantier rafistolée et de grosses chaussures de sécurité, il trainait bel et bien derrière lui un marteau piqueur. Un pied sur les débris, il semblait s’amuser de la situation.

     — Vous me cherchiez ? leur lança-t-il.

     — Qu’est-ce que c’est que tout ce raffut ? demanda Eylis se remettant sur pied.

     Cameri laissa l’outil basculer au milieu des blocs de pierre et secoua la poussière qui couvrait ses épaules et ses cheveux avant de retirer ses gants.

     — Je travaille, madame. Je travaille.

     — À démolir l’Anachron ? rétorqua Loukas.

     — Les portes seulement, rectifia le passeur en leur faisant signe de le suivre.

     Il y avait bien une ouverture, mais elle semblait avoir été murée aux trois-quarts, comme absorbée par la pierre elle-même. Cameri ouvrit sa combinaison et la noua par les manches autour de sa taille. Un débardeur anthracite laissait voir de curieuses marques sur sa nuque et ses épaules, telles de minuscules scarifications. Eylis s’apprêtait à lui en parler quand elle croisa le regard assassin du waherlïn.

     — Chaque jour, j’inspecte un secteur de l’Anachron. Ça me permet de mettre à jour la liste des passages encore actifs, leur expliqua le passeur qui n’avait rien remarqué de leur échange silencieux.

     Le regard lointain, il passa sa main sur le coin de porte encore intact.

     — Il y en a de moins en moins et tous ceux qui sont régis par le temps sont perdus depuis longtemps. Ne reste plus que les portes donnant sur les mondes dont nous partageons le présent.

     — Celle-ci donnait sur quoi ? demanda Loukas.

     Cameri sortit un carnet de l’une des nombreuses poches de sa combinaison et raya un nom.

     — Le monde de Yoph-Kraa, lut Eylis par dessus son épaule.

     — Un secteur réduit et essentiellement minéral, si quelqu’un ou quelque chose y a vécu un jour, c’était il y a très longtemps, vraiment très longtemps.

     — Dans ce cas arrête de faire cette tête, lança Xeelé qui les observait du haut de l’effondrement.

     Le passeur lui adressa un sourire qui manquait de conviction.

     — C’est la troisième porte que nous perdons ces derniers mois. J’ai tout essayé : la discussion, les menaces, la musique, un livre de sortilèges.

     — Que je garde désormais très loin de toi, lui rappela Xeelé.

     Il soupira en écartant les bras machinalement alors que son amie s’approchait.

     — Le feu, l’acide, rien à faire...

     Xeelé se mit à le fouiller passant ses mains sur l’ensemble du corps du passeur. Elle souleva son débardeur. Agile, elle effleurait la peau bouillante de son torse

     — Je ne suis venu qu’avec le marteau-piqueur, assura-t-il.

     — Enlève tes habits, lui ordonna-t-elle. Tu m’as déjà fait le coup.

     Eylis et Loukas échangèrent un bref regard embarrassés, se sentant soudain de trop.

     — Pourquoi cette précaution ? finit par demander Eylis gênée.

     — Il m’est arrivé de planquer des inscriptions ou des micros explosifs, confessa le passeur.

     — Ce qui ne me poserait pas le moindre problème si tu savais réellement t’en servir.

     — Ça lui donne un prétexte pour se rincer l’œil, chuchota sans discrétion Cameri à ses invités.

     Xeelé capitula et s’écarta de lui avec un clin d’œil malicieux.

     — Tu ne me demandes pas de retirer mon pantalon ? la taquina-t-il.

     — Je sais déjà ce qu’il y a dedans.

     Loukas qui n’appréciait pas ce genre de familiarité commençait à s’assombrir

     — Attention, ils vont finir par croire qu’il y a quelque chose entre nous, plaisanta Cameri.

     — Franchement, ce n’est pas le moment pour ce genre de chose, vous ne croyez pas ?

     Le sérieux du Grand Waherlïn surpris le passeur et son amie, Eylis, en retrait, fixait le bout de ses chaussures se gardant bien de formuler la moindre remarque. Dans une synchronisation presque parfaite Cameri et Xeelé éclatèrent de rire.

     — Waherlïn, commença le passeur en essuyant une larme. Il ne me reste très certainement que peu de temps, alors dis-moi, d’après toi qu’elle est le meilleur moment pour rire ?

     — Tu viens de dire que l’Anachron perd des accès ! C’est très grave, cela veut dire que…

     Cameri se planta face à lui, l’air grave.

     — Cela veut dire que le fléau a pratiquement contaminé la totalité des mondes et que ceux-ci sont verrouillés, afin que l’infection se propage le plus lentement possible. Ma propre mère a mis en place ce protocole. Et je ne vois pas en quoi ma façon de prendre les choses te regardes, toi qui jusqu’à présent ne voulais même pas venir ici pour prêter main forte.

     — Cameri, souffla Xeelé.

     Le passeur se retourna vers elle et fit signe qu’il lâchait l’affaire. Il releva le marteau-piqueur et le tira derrière lui en sortant de la pièce.

     — Je suis couvert de poussière, je vais prendre une douche. Ce soir, j’ai envie de voir du monde, je te laisse t’occuper de l’organisation.

     Xeelé fusilla le waherlïn du regard.

     — Suivez-moi, vous allez m’aider à préparer le Patio.

     Dès que les bruits de pas et de voix se furent éloignés, Cameri revint fasse à la porte verrouillée, trainant un sac derrière lui. Il en sorti des explosifs qu’il se mit à installer.

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