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Roman en ligne, science fiction fantasy

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CHAPITRE 2

Plantée au milieu de la loge, la grand-mère offrait une antithèse curieuse entre sa féminité apparente et la voix soudain grave qui venait de sortir de sa bouche. Elle avait beau ne tenir aucune arme, n’arborer qu’un air bienveillant, la vivacité de son regard contredisait l’inertie de son corps encombrant. Derrière les lunettes à double foyer et le visage factice, les yeux sombres du hors-la-loi lançaient des éclairs.

Percevant la menace, le domestique de l’épouse de Caram Kasan s’interposa, dague au poing. Sa protégée  l’arrêta d’un geste ferme.

— Tout va bien, Hériom. Les waherlïns ne sont que des collecteurs de données, ils sont la mémoire du monde pas une arme nucléaire. Monsieur O’Meiry va constater par lui-même ce qu’il en est de la situation dans l’hémicycle et se reprendre très vite.

Conscient que son accoutrement ne jouait pas en sa faveur, Loukas joua suivit le conseil de la magnifique épouse. Se gardant bien de tourner le dos à son hôtesse, il risqua un rapide coup d’œil par la meurtrière qu’elle lui désignait.

Une vieille dame - sa vieille dame – venait de sortir de la loge avec une démarche de culbuto criante de vérité. Elle regagna sa place sans attirer l’attention. L’illusion parfaite témoignait du talent et de la puissance de la première dame du royaume de Syn. Loukas, agacé, croisa les bras comme seuls les enfants boudeurs savent le faire, et pesta tout aussi bien.

–– Je ne pourrais quitter plus votre loge, à moins de le faire sous ma véritable apparence. Si c’est la récompense que vous cherchez pourquoi ne pas me livrer tout de suite ?

Hériom baissa sa garde, Loukas semblait avoir perdu toute crédibilité. Dépité le domestique regagna son coin de loge. Enrobée dans le bruissement de ses voiles qui dansaient en vaguelettes or et feu dans son sillage, Dame Kasan retourna s’asseoir elle aussi. La cascade de couleurs mourut à ses pieds lorsqu’elle prit place dans son fauteuil.

— Il ne s’agit pas d’un piège mais d’un acte désespéré, avoua-t-elle. Auriez-vous perdu la raison ? Revenir ici alors que tout le monde vous cherche…Vos connaissances sont précieuses nous ne pouvons perdre un élément tel que vous.

— L’ambassade ne partage pas votre avis. Si vous ne cherchez qu’à me venir en aide, comme vous dites, créez donc une autre illusion et laissez-moi partir.

Hériom ricana. Il scrutait son ombre matte dans une lame d’acier damassé, un chiffon à la main, prêt à polir la moindre trace. 

–– Et où iriez-vous ? Ici ce n’est plus chez vous et votre visage est connu dans toute la zone nord…

Dame Kasan prit un plateau chargé de fruits disposé près d’elle et invita le jeune homme à se servir. Chacun de ses gestes entrainait dans son sillage un parfum délicieux, légèrement chypré, qui déconcentrait Loukas.

–– Reprenez des forces, vous semblez en avoir besoin.

Elle minimisait la situation, le hors la loi était sur les rotules, si tant est qu’il en eut encore. Il mourrait de fatigue, de faim, de soif et le costume était en passe de devenir un véritable sauna ; les fruits pleins et multicolores attisèrent les crampes de son estomac. Il refusa pourtant, rien en ces lieux ne lui inspirait confiance. Sans parler que Joseï faisait défiler des images de désolation sur le globe de projection de l’hémicycle. Accompagnés des commentaires dramatique du maître de conférences, des millions de gens perdus, sans-abris, des blessés, des orphelins se succédaient. Puis ce furent les tsunamis, les tornades et une masse d’eau titanesque sortant de nulle part. Des archives du traumatisme encore bien présent dans le quotidien de chacun. 

Joseï abattit sa baguette de démonstration sur l’écran de contrôle implanté dans le pupitre. Le claquement sec sortit le jeune homme de ses sombres ruminations.

— Nous allons tout mettre en œuvre pour ne plus jamais revivre ces catastrophes ! annonçait le maître de conférences. Ircadès doit être domptée et emprisonnée !

Sa petite vendetta, les fruits, la faim, la soif, Dame Kasan, son domestique acariâtre s’effacèrent de l’esprit de Loukas.

Il se débarrassa de sa perruque, révélant ses courts cheveux bruns, arracha le latex autour de ses bras. Il portait sur le gauche un bandage épais qu’il conserva, puis il retira jupons, fausse poitrine et frou-frou.

En caleçon à motif écossais et mocassin bleue pivoine, il se rapprocha du moucharabieh et déchira le masque en marmonnant.

–– Capturer Ircadès, comme si c’était possible… Quel crétin ce Joseï Jerkaï !

— Il sous-estime la situation, nous sommes d’accord sur ce point. Et je ne vous apprends rien si je dis que Khyyl

avait annoncé ces évènements : « Ircadès perdra la raison, les autres tours surgiront. À nouveau le monde changera ».

— Il ne risque pas de l’avoir dit en ces termes, mais c’est l’idée.

Sans quitter l’hémicycle du regard, Loukas déroula le bandage autour de son bras gauche. Couvert d’hématomes, de vieilles cicatrices, il était équipé d’un exosquelette semi-organique implanté depuis l’humérus jusqu’aux premières phalanges de sa main.

Le waherlïn fit face à la première dame de Syn, souffla sur l’entrelacs de tubes, tuyaux, métal, avant de tendre son bras vers elle.

–– À moi de poser les questions maintenant.

Les yeux ambrés de Dame Kasan brillèrent d’envie devant le dispositif légendaire. Trois générations sacrifiées pour parvenir à des êtres viables plus de dix ans ; la petite centaine de personnes aujourd’hui équipée faisait partie d’une élite soigneusement sélectionnée sur un plan génétique et psychologique. Le projet était l’œuvre de Khyyl, comme pour tous les autres il n’avait reculé devant rien pour parvenir à ses fins. Le mécanisme, greffé sur le bras gauche des porteurs, était branché à la fois sur leur cerveau, sur leur cœur et se comportait comme une extension d’eux même reliée à une centrale. Celle-ci collectait les données de leur souvenirs, leurs visions, leurs rencontres, tout.

Loukas appartenait à la quatrième génération et il était le plus doué

Tout éclat disparu des beaux yeux de la première dame de Syn. Elle fût sur lui et l’immobilisa avant qu’il eut le temps de réagir. Impossible de prévoir une telle rapidité quand l’agresseur croule sous les tissus et les fanfreluches. Mais le jeune homme se retrouvait pourtant à terre, la femme de Caram Kasan à califourchon au-dessus de lui, les genoux écrasant les articulations de ses épaules.

— Dites, votre fantasme c’est de vous faire un waherlïn ou un hors-la-loi ? À moins que ce ne soit de…

Hériom lui lança un couteau qu’elle saisit au vol et dont elle plaqua le fil glacé et tranchant sous le menton de

Loukas.

–– Les récentes attaques d’Ircadès ne sont qu’un prélude, le monde va de nouveau changer. L’apparition d’Aysenaleth aura l’air d’un pétard mouillé comparée à ce qui nous attend et vous le savez ! Cessez vos enfantillages, prenez les choses en main parce que c’est pour bientôt ! 

D’un coup de rein bien mené, le jeune homme se dégagea et prit l’avantage. Sa main, celle équipée du brachial écrasa la trachée de Dame Kasan. La lame gisait hors de sa portée.

–– Pourquoi n’ai-je pas entendu parler de vous avant ? Khyyl ne vous a jamais mentionné comme un allié. 

— Dois-je intervenir, Ma Dame ? s’enquit Hériom.

De sa main libre, Loukas sortit un calibre de son caleçon et braqua l’arme sur le domestique.

— Je connais toutes les personnes de confiance et vous n’en faites pas partie. Vous êtes peut-être des sympathisants mais ça n’explique pas vos connaissances.

Le regard de Dame Kasan glissa sur les cicatrices qui entouraient l’exosquelette, de la tristesse passa dans ses yeux.

–– C’est bien ce que je pensais. Votre brachial ne fonctionne plus.

Le waherlïn bondit en arrière, jusqu’à se retrouver dos au mur. La première dame réarrangea sa mise défaite par leur bref affrontement.

Loukas, rangez donc cette arme. Hériom est  très chatouilleux et il désobéira à mes ordres s’il estime que cela peut me sauver la vie.

Le waherlïn remit l’arme à sa place ; les lèvres pincées, il fit un pas en avant les paumes ouvertes et bien visibles.

–– Comment avez-vous su ?

–– Vous auriez pu sonder mon esprit mais vous en êtes abstenu. J’ai du mal à imaginer le waherlïn en chef de l’ambassade se jeter ainsi dans la gueule du loup sans une raison valable. Vous cherchez des réponses.

— Et ce n’est pas vous qui les avez. Alors, salut !

Vous faites erreur. Ircadès recommence à n’en faire qu’à sa tête et plus personne n’est en mesure de s’interposer. Comme elle refuse d’apparaître, je me suis rendue à sa source…

Bon sang, vous êtes qui au juste ? C’est à peine si moi j’y ai accès !

La source est tarie, assena-t-elle.

Bouche bée, bras ballant, Loukas attendit la suite mais il savait au fond de lui qu’elle ne plaisantait pas.

Khyyl devait s’attendre à un évènement de ce genre, en témoigne sa plus récente prophétie. Tenez voici un croquis trouvé dans ses dernières notes. Il vous évoque quelque chose ?

Le papier jauni que Dame Kasan tendit au waherlïn portait une sorte de mandala truffé d’inscriptions et de symboles sans queue ni tête. Le cercle extérieur représentait de l’eau, puis venaient trois personnages aux traits grossiers disposés, des entrelacs de feuilles de lierre les reliaient en un second cercle. Au centre du dessin se trouvait un sceau bien connu de Loukas connaissait bien, Khyyl avait passé beaucoup de temps à en faire disparaître la moindre représentation, même approximative.

—Jamais vu, dit le waherlïn. Joli dessin, l’artiste doit avoir dans les cinq ou six ans...

Dame Kasan en retournant la feuille de papier avec précaution. En lettres grossières, il était écris « Khyyl ».

— Je suppose qu’il a bien dû être gamin un jour, non ?

— Du lierre, Loukas. Du lierre unissant des personnes. Ça ne vous fait penser à rien ?

— Non.

L’atmosphère changea. Tout ces tissus, ces couleurs, ces odeurs, devinrent oppressants. Une froideur animale assombrit ce qui était visible du visage de Dame Kasan. Loukas comprit, elle voyait clair dans ses mensonges.

— Très bien, puisque vous ne voulez pas coopérer, je…

Des cris s’élevèrent depuis l’hémicycle, très fier de lui Loukas ramena la broche-sifflet de l’intérieur de sa joue au bord de ses lèvres.

—En fait,ch’avais ga’dé chechi chur moi, jubila-t-il en recrachant l’instrument au sol. Ça n’a pas marché lapremière fois parce qu’elle était bouché.

Les cris s’intensifièrent et se rapprochèrent. Jetant un coup d’œil par le moucharabieh, Hériom vit une espèce de mousse bleue grossir et se rependre à toute vitesse, avalant Joseï et les membres de l’assemblée au passage.

— Ma Dame, il faut partir ! lança le domestique.

Mais ne restait plus que l’amas de ses voilages sur le sol. Le waherlïn aussi avait disparu. La mousse gonflait dans tout le bâtiment suivant la trajectoire parcourue par la grand-mère. Loukas parvint donc à anticiper et éviter les boursouflures. Les gardes, dépassés par la situation, ne reconnurent le hors-la-loi que trop tard. Le waherlïn repéra la sortie. Le passage était libre, il força l’allure. Peu importe où il irait, ce serait loin. Très loin.

Il ne faisait pas encore nuit lorsqu’il franchit la porte, malheureusement il n’avait pas fait trois pas qu’une vive douleur irradia l’arrière de son crâne. Ses jambes se dérobèrent et il s’effondra.

Une vague sensation de révolte et de colère remua au fond de lui. Il sentit qu’on le déplaçait. Quand il parvint à entrouvrir les yeux, ce fût sur le visage toujours à demi caché de Dame Kasan. Elle avait quitté ses voilages et ne portait qu’une tenue sombre et une capuche recouvrant son extraordinaire coiffure.

— Un soir ou Khyyl et vous étiez ivres morts, j’ai moi-même fait en sorte que l’ambassade pose un mouchard sur votre brachial, expliqua-t-elle, afin qu’ils se croient capables de récupérer vos données et de se passer de vous. Je n’ai eu qu’à attendre la bonne occasion mais, voyez-vous, elle ne s’est  pas présentée. Le problème est que nous ne pouvons plus perdre de temps. J’ai profité de la mort accidentelle de deux waherlïns pour vous faire porter le chapeau, ce n’est pas fairplay, mais vous non plus ne l’êtes pas : vous saviez ce qui se préparait, vous n’avez rien fait ! Vous allez vous mouiller un peu, de gré ou de force. Ce camion vous emmène chez Cameri Hedera à l’Anachron.

Entravé et à demi conscient, Loukas tenta de protester mais ne parvint qu’à gémir.

— Il y a bien longtemps que vous devriez vous y trouver! Cameri Hedera, ça ne vous dit rien ? Vous savez, Hedera comme le lierre. Ne faites pas semblant de ne pas le connaître, ce pauvre garçon tente de vous réunir, vous et les vôtres pour survivre à sa malédiction. Alors qu’il ne lui reste que quelques mois, vous vous amusez à fongoïser l’ambassade ?! Vous êtes un esprit ancien, cessez de vous comporter en enfant gâté et allez l’aider à réunir les autres. 

— Les esprits anciens doivent se retrouver à l’Anachron pour faire face au prochain changement et avoir l’appui d’Ircadès. C’est la seule raison pour laquelle Khyyl vous a fait revenir.

Hors d’elle, Dame Kasan claqua la porte de la fourgonnette qui démarra en trombe et quitta l’enceinte.

L’ambassade vomissait de la mousse bleue par tous ses orifices. Les rescapés fuyaient en hurlant, les forces spéciales accouraient mais déjà le processus ralentissait.

À l’abri des regards, Dame Kasan, aperçut son mari, Caram, et Hériom sains et saufs sur le parvis. Le géant chauve riait à gorge déployée et, d’une bourrade amicale, manqua d’écarteler le domestique. Il ne restait plus à la première dame qu’à rejoindre son véhicule sans se faire remarquer. Un jeu d’enfant au milieu de cette panique générale. En moins d’une minute, elle prit place dans la calèche stationnée un peu en retrait. Sombre, sans prétention vue de l’extérieur, elle bénéficiait d’un habitacle luxueux et confortable. Spacieux surtout pour accueillir le volumineux seigneur de Syn.

Les vitres sans teint offraient une vue panoramique imprenable sur la statue de Khyyl.

— Qu’avais-tu donc en tête en nous abandonnant, vieux dément ?

Le véhicule s’inclina, la porte s’ouvrit sur Caram. Essoufflé, il monta à bord mais une fois la porte close il cessa sa comédie. Sa respiration était profonde calme et il gratifia son épouse d’un sourire charmeur.

— Tout s’est bien passé ?

— Le colis va être livré sous peu, mais il s’est montré récalcitrant.

— Vous êtes une perle ma chère. Nul autre que vous n’aurait pu le convaincre, Solilei.

La première dame hocha la tête, satisfaite elle aussi. Caram se pencha pour cogner à la vitre du conducteur pour qu’Hériom démarre mais  une curieuse vibration ébranla le véhicule, et il ne s’agissait pas du moteur.

Les vitres tremblèrent. La mousse bleue frémissait, elle émit une puissante flatulence, passa du bleu au rose fluorescent et se couvrit de centaine de milliers de petites feuilles et fleurs tout aussi rose.

— Où diable a-t-il trouvé cette chose, dit Caram en éclatant de rire. Il va leur falloir des jours pour extraire tout le monde.

— Peut-être pas, regardez !

L’entité spongieuse se fana dans un soupir avant de se muer en une moisissure géante, nauséabonde et gluante.

— Par tous les Esprits, s’exclama Dame Kasan. Hériom, dépêchez-vous de démarrer !

En silence, six flammes d’air violettes s’activèrent. Le véhicule se souleva légèrement et sortit en trombe de la cour de l’ambassade Nord.

 

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